Balade Islandaise

Samedi 6 juillet,

Le crayon se prête mieux aux carnets de voyages, que le clavier. Alors que je regarde distraitement la montagne au loin, la mer tout près, le soleil qui disparaît derrière les crêtes, il me vient une nostalgie de mes carnets toilés et de la bille que je faisais courir sur les petits carreaux. Chaque rature, hésitation, pattes de mouches, tâche, racontait quelque chose qui n’était pas dans le texte.
Aujourd’hui j’ai le confort d’un petit camion aménagé. Il est loin le temps du vieux sac à dos troué, rapiécé qui racontait la petitesse du budget et la richesse des imprévus.


Ce matin, je n’étais pas sûr de partir. La veille à Paris je m’étais rendu compte que j’avais égaré mon permis. J’ai donc passé la journée à tout retourner en espérant le retrouver. Las, le sésame rose ne put être exhumé du charmant désordre qui peuplait ma Logan. J’étais donc inquiet, sachant qu’un loueur de voiture attache une importance à ce bout de papier. Effectivement, je ne pus transiger. J’obtins tout de même de dormir dans la camionnette que j’avais loué sur le parking. Si parfois la nuit porte conseil, celle-ci fut hachée, inconfortable et morne. Le problème pour mon loueur était que si je ne lui présentais pas mon permis, cela pouvait dire qu’il m’avait été retiré. J’essayais donc par internet d’obtenir une preuve à associer à la copie du permis. J’obtins en ligne le décompte de mes points, mais le salut vint de Ma Chérie qui, charmant un policier, récupéra le relevé d’information qui établissait clairement le statut du permis : « Valide ». Le loueur convaincu, la police islandaise prévenu, je pus prendre la route.

L’impression première est que c’est un beau pays que l’Islande. On y trouve côte à côte de l’Irlande, de la Réunion, de la Bretagne et du Spitzberg. Des champs fraîchement coupés d’un vert éclatant, des champs de lave froide, du goémon, des phares et des vallées glaciaires bordées de ces montagnes qui tombent dans la mer.

J’en ai pris plein les yeux. Ce qui m’est venu, dès les premières heures c’est que je vais oublier tant de choses. En roulant en marchant on découvre plein de petits détails, des petites beautés discrètes, d’alliances improbables. Il y en a tellement que dès ce soir j’en ai déjà perdues. Pourquoi ce beau voyage si c’est pour tant oublier ? Les photos n’y font rien, ou si peu. Elles sont les témoins d’un instant fugitif, pendant lequel j’essaie de capter une beauté, de masquer une laideur. Au lagon bleu tout à l’heure, cadrant serré les laves et la silice, j’évitais soigneusement l’usine et les touristes. Ce soir, mon camion est dans l’herbe, près de la mer, d’un camping-car rouge et d’autres blancs ou gris. Hé oui, ce premier soir se passe dans un camping. Il semble qu’ici tout est clôturé. Pour aller à la mer, il faut passer chez quelqu’un par une route en terre à peine plus qu’un chemin. J’avais quand même trouvé un endroit près d’un lac. Hélas, abrité du vent. Des nuées voletaient qui m’ont fait rebrousser chemin. L’endroit est beau même si peuplé. Le soir est calme le soleil est masqué, par les crêtes, et il n’y aura pas de nuit. 66° nord, pas de nuit en juillet. La clarté a seulement pris une teinte rosée. 23h30, bientôt plus de batterie, il est temps de rentrer la dinette, déplier le matelas, tirer les rideaux, regarder la mer et retrouver Morphée.

Lundi 8 juillet, 10h13
sur les flancs de la Vatnsnes au niveau de l’embouchure du Miõfjördur,

Ça n’a pas été facile hier de trouver un endroit pour dormir. On ne trouve pas comme chez nous des petits parking près de la mer. Ici, l’accès à la mer semble seulement utilitaire, et la côte est cultivée. Ici tout est clôturé. En deux jours j’ai vu des centaines de kilomètres de clôtures. Tous les terrains semblent donc appartenir à quelqu’un. Pas simple quand on a décidé de se promener avec un van aménagé.

Hier encore, le jour a commencé par du grand beau temps. Petit déjeuner au bord de l’eau, toilette et en route. Quelques kilomètres après la guesthouse Tradi, j’ai abandonné la côte pour la route de montagne. On s’élève vite sur le flanc de cette vallée glacière. Soleil, ciel bleu, du vert sur les roches noires, des fleurs bleues, jaunes, blanches. Je commence à rencontrer des moutons. Ici, ils se promènent seuls. Au cours des kilomètres, on voit partout des moutons par petits groupes, sans un berger ni un bâtiment à l’horizon. C’est apparemment la manière de faire ici. Au SKER, un bar restaurant d’Olafsvik, il y a une plaque : « Iceland lamb roaming free since 874 ». On voit des panneaux avertissant qu’il peut y avoir des moutons ou chevaux sur la route.

Je n’ai jamais vu autant de chevaux qu’en Islande. Une autre touriste rencontrée à la guesthouse m’a dit qu’ils ont deux allures de plus que ceux que l’on trouve en France (l’amble et une autre dont j’ai oublié le nom). Eux aussi semble laissés à eux-mêmes. Les espaces clôturés sont immenses. On ne voit des grillages que les parties qui longent la route.

J’ai encore fait beaucoup de kilomètres hier. Depuis le début ça fait environ 550. Je me gave de paysages. Ils sont immenses, trop grands pour les yeux et bien sûr pour l’appareil photo. Dans ce road-trip solitaire, une voix m’accompagne. Comme si je racontais ce que je vois, comme si il fallait une parole pour formaliser tout ce que je vois. Les kilomètres passent, les montagnes tombent dans la mer, les vallées se succèdent. De la route j’aperçois des myriades d’îles. Ça dure sur des kilomètres. C’est un peu avant et après de Skittish, l’endroit d’où partent les ferries pour aller vers le nord. Ça pourrait faire un beau séjour en kayak, d’autant que les myriades d’îles font qu’il n’y a pas de houle. Le vent peut être présent, et je me prend à rêver d’un downwind de 50 ou 100 km.

Les routes d’Islande sont surprenantes, sans prévenir, elles se transforment en pistes. Rien sur la carte ne permet de savoir quand le goudron s’arrête et quand il reprend.

Il faisait bon -17°C- et des cumulus ont commencé à apparaître, en nombre, en hordes, en foule. Petit à petit le ciel s’est grisé, assombri. A un moment, cela m’a rappelé l’entrée dans l’Atlantique Sud. La route que je dois prendre conduit à un amas de nuages noirs. Ça a un côté inquiétant. La raison dit que je suis dans une voiture, au chaud, et que le pire qui puisse arriver sur ces routes de montagne est que je doive rouler tout doucement. Ça c’est la raison. Elle prend vite le pas sur l’impression sans l’effacer.

Le temps a continué de se dégrader et à l’heure du coucher le mercure était descendu à 5°C. Mangé quelques bananes.

Le rituel du soir qui transforme l’arrière du van en chambre coucher prend du temps. Je ne suis pas encore rôdé. Il faut replier les sièges arrières, avancer et basculer les sièges avant, déplier le matelas, mettre les rideaux, sortir les couettes. Ça prend du temps. C’est tout un cérémonial. La voiture se fait maison. Les kilomètres se font lourds. Je me glisse sous la couette sans même prendre un livre. C’est la fin d’un dimanche.

Ce matin c’était frais. Il fait toujours 5° dehors, le ciel est toujours gris. J’ai démarré le moteur pour avoir du chauffage, fait ma dinette, replié le couchage. Le camion est face au vent et mon regard erre sur le fjord pendant que j’écris ces lignes. Il est déjà 11h. Je vais regarder la carte et choisir si je prends la piste vers le nord ou vers le sud.